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Durcissement des conditions de travail, sous-traitance en cascade, manquements aux règles de sécurité… L’évolution des systèmes productifs et la recherche de bas coûts modifient considérablement le travail des salariés, en particulier dans les pays émergents. Avec, comme conséquence directe, des drames comme celui du Rana Plaza en 2013, au Bangladesh. Voici quelques thèmes abordés lors d’une journée d’étude organisée dans le cadre du festival Filmer le travail, le 1er février 2016.

Par Clément Barraud

«Un despotisme de marché.» C’est ainsi que l’économiste Thomas Coutrot décrit le régime néolibéral qui régit actuellement les échanges mondiaux. «Il s’agit d’une firme néolibérale en réseau, avec à sa tête les marchés financiers dérégulés», estime-t-il. Une organisation radicale qui, selon lui, induit des conséquences négatives sur les salariés : individualisation des carrières, une mobilité imposée et la montée de la précarisation avec la multiplication des contrats à courte durée et de l’intérim… Les conditions de travail, elles, se dégradent avec une intensification des rythmes. «On assiste à de nouvelles formes de subordination, avec des objectifs chiffrés individuels et un contrôle a posteriori par les résultats», précise Thomas Coutrot.

Pour le chercheur, le système capitaliste actuel favorise un phénomène de restructuration permanente qui peut conduire les salariés à «glisser» d’un niveau supérieur à un niveau inférieur. Quant à l’autonomie des travailleurs, elle recule depuis la fin des années 1990 : «Il y a une nette diminution des marges de manœuvre, notamment pour les cadres et professions intermédiaires.» De manière plus globale, la tendance est également à l’externalisation des services, pas seulement dans le privé puisque ce phénomène touche aussi de plus en plus le secteur public. Malgré tout, l’économiste évoque quelques pistes pour endiguer ces phénomènes de dérégulation de l’économie : relocaliser la production, redistribuer les richesses…

La trans-nationalisation en cause

Le système mondialisé favorise la multiplication des entreprises multinationales qui sont en concurrence pour obtenir de nouveaux marchés et rechercher des conditions de productions plus avantageuses. Comment réguler cette trans-nationalisation à l’œuvre ? Marie-Ange Moreau, professeur de droit à l’université Lyon 2, rappelle que «la protection sociale est bien différente selon les pays, car elle se construit au niveau national. En France, elle est plus forte que dans d’autres pays. Lorsque le groupe Disney a créé le parc Disneyland à Marne-la-Vallée, il a voulu imposer son modèle de management à l’américaine. Heureusement, le ministère du travail s’y est opposé.» Si Marie-Ange Moreau relève les difficultés pour appréhender l’entreprise trans-nationale en réseau, «une hydre à mille têtes», elle note aussi comme point positif la possibilité «d’envoyer toutes les entreprises trans-nationales présentes en Europe devant le juge européen». Un moyen de contraindre ces groupes à faire preuve de plus d’éthique et de suivi dans le processus de production.
Les dérives de cette trans-nationalisation sont en effet apparues au grand jour en 2013, avec la catastrophe du Rana Plaza, à Dhaka, au Bangladesh. L’effondrement de cet immeuble où étaient entassées 4 000 personnes, essentiellement des femmes qui travaillaient pour des grandes marques du textile, est apparu comme le révélateur d’un système poussé à l’extrême. Le documentaire Les damnés du low cost, de Anne Gintzburger et Franck Vrignon, revient sur les lieux du drame pour tenter d’identifier les raisons de cet accident, qui a causé la mort de 1 135 personnes. Projeté au cours de cette journée de rencontres professionnelles, le film revient notamment sur les conditions de travail harassantes de ces ouvrières de l’ombre, très mal payées. Outre les rythmes effrénés auxquels elles étaient confrontées pour tenir les délais imposés par les marques, le bâtiment présentait des signes inquiétants d’insalubrité.

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Un drame de la sous-traitance

Le documentaire met en lumière les conséquences de la politique du low cost menée par les grandes enseignes occidentales de vêtements. Suite à l’émotion suscitée par ce drame, certaines marques ont été placées face à leurs responsabilités vis-à-vis de leurs sous-traitants. En France, une proposition de loi a justement été déposée par des députés sur «le devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre». Lors de la table ronde sur la sous-traitance et les risques du travail dans les pays émergents, à l’issue du film, Catherine Coutelle, députée de la Vienne et signataire du texte, a toutefois regretté que le projet de loi ait «été déconstruit par le Sénat, et doit maintenant revenir devant l’Assemblée nationale». Il vise à faire en sorte que les entreprises trans-nationales soient responsables de leurs propres sous-traitants. Ce qui permettrait de limiter les effets néfastes des «cascades de sous-traitance», comme le souligne Cyril Cosme, directeur du bureau de l’Organisation internationale du travail (OIT) pour la France.
Quelques mois après le drame, un fonds d’indemnisation des victimes du Rana Plaza a été mis en place. Géré par l’OIT, il est doté de 30 millions de dollars. Une première action en faveur des ouvriers avant de pouvoir imposer aux entreprises des contrôles plus stricts des conditions de travail. Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT et représentant des travailleurs à l’OIT, n’est pas optimiste : «Les inspecteurs du travail sont tellement mal payés qu’ils sont en majorité corrompus. Le Bangladesh est aux mains des grands groupes multinationaux.»

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

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Publié par Clément Barraud

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