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Par Héloïse Morel

« J’avais 4 ans quand Minerva, ma mère, a été assassinée et 7 ans quand Manolo, mon père, l’a été à son tour. Mon enfance a été terrible car à la maison la discussion qui revenait sans cesse, c’était de savoir s’ils avaient été assassinés. Ma grand-mère paternelle a parcouru pendant 7 mois les prisons du pays pour retrouver mon père. […] Si je suis venue à Poitiers avec ma fille, c’est pour parler de Minerva Mirabal et de ses sœurs qui ne reposent pas en paix. »

Minou Tavarez Mirabal et sa fille Camila Rodriguez Tavarez racontent à deux voix leur histoire familiale. Minou a fait des études de linguistique à La Havane à Cuba. Elle a terminé son troisième mandat de députée en République dominicaine depuis le mois d’août 2016, elle est également la première femme à s’être présentée aux élections présidentielles de son pays. Camila connaît bien Poitiers où elle a suivi un cursus de Sciences Po en 2011. Son engagement l’amène aujourd’hui à travailler à Oxfam en République dominicaine. Le sens du politique est omniprésent chez ces deux femmes, héritières de ces combats politiques.

Camila Tavarez Rodriguez et Minou Tavarez Mirabal, le 13 octobre 2016 à l'Espace Mendès France. Photographie de la Maison des Sciences de l'Homme et de la Société.

Camila Rodriguez Tavarez et Minou Tavarez Mirabal, le 13 octobre 2016 à l’Espace Mendès France. Photo Samuel Pivette (Université de Poitiers).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résister et construire

En République dominicaine, cela fait dix ans que Minou Tavarez Mirabal se bat, avec d’autres, pour faire reconnaître le féminicide comme un crime en tant que tel. Les quatre sœurs Mirabal dont la mère de Minou sont les papillons (Las Mariposas), symbole encore aujourd’hui de la lutte contre le dictateur Rafael Trujillo qui imposa sa terreur de 1930 à 1961. « Avec mon père Manolo Tavarez, Minerva a fondé le plus grand mouvement de résistance dans une dictature où c’était impossible. Ils ont mené et théorisé un mouvement politique qui s’appelait “mouvement révolutionnaire du 14 juin” en hommage à une tentative d’insurrection des révolutionnaires afin de faire tomber Trujillo. » Il existait des groupuscules internes de résistance à la dictature mais le mouvement mené par Minerva et Manolo était le premier de cette envergure dans le pays.

Les sœurs Mirabal ont toutes eu accès à l’éducation, Minerva était avocate mais elle ne put jamais pratiquer. Dans sa quête du pouvoir, Trujillo voulait tout posséder… les femmes aussi. En 1949, lorsqu’il rencontra la belle Minerva Mirabal, il décida qu’il l’aurait !

Gifler le dictateur

Il faisait tout pour la conquérir, jusqu’à l’événement qui devint un mythe dans le pays. « Ma mère a mis une gifle à Trujillo en plein milieu de la piste de danse. Elle a refusé publiquement le dictateur face à une avance sexuelle mais c’était surtout un refus politique. Pendant qu’ils dansaient, il lui a demandé si elle était en accord avec son régime. Elle lui a dit non. Alors il lui a demandé “et si j’envoie tous mes assistants pour te conquérir ?”, et elle a répondu “et si c’est moi qui les conquiert ?” Il y a eu 30 000 à 50 000 assassinats pendant les trente années de dictature, sans compter les assassinats à caractère ethnique contre les Haïtiens. On parle de 70 000 assassinats pour un pays qui n’avait même pas trois millions d’habitants. » C’était la première fois qu’une telle résistance publique avait lieu. Elle a quitté la soirée alors qu’il fallait attendre que le dictateur quitte le lieu pour pouvoir partir.

C’est suite à ce refus public que Minerva a été interdite d’inscription à l’université et lorsqu’elle finit par s’inscrire et obtenir son diplôme d’avocat, Trujillo refusa de le lui remettre. De 1949 à 1952, elle fut persécutée, enfermée trois fois et fut assignée à résidence.

Manolo Tavarez et Minerva Mirabal lors de sa remise de diplôme d’avocate en 1957 à Saint Domingue. Collection de la famille Mirabal.

 

Manolo Tavarez et Minerva Mirabal lors de sa remise de diplôme d'avocate. Collection de la famille Mirabal.

Manolo Tavarez et Minerva Mirabal lors de sa remise de diplôme d’avocate en 1957 à Saint Domingue. Collection de la famille Mirabal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les bras hors de ma tombe »

« Tout le monde disait à ma mère : “Trujillo va vous assassiner”, tout le monde le disait, ce n’était une surprise pour personne. Plusieurs personnes ont essayé de la prévenir, elle répondait toujours qu’il n’avait pas le courage de l’assassiner “mais s’il m’assassine, je sortirai mes bras de ma tombe et je serai encore plus forte”. Et si nous sommes ici aujourd’hui, c’est la preuve qu’elle a été plus forte. »

En 1959, les membres du mouvement révolutionnaire furent emprisonnés, ils étaient 400 jeunes de familles puissantes, certains d’entre eux étaient les enfants des fonctionnaires du régime. « Minerva, Patria, Maria Teresa ont été libérées pour être assassinées, on leur avait dit qu’il y aurait trop de répercussions s’ils les tuaient en prison. Le 25 novembre 1960, alors qu’elles rendaient visite à leurs maris en prison, leur voiture fut arrêtée par des membres de la sécurité du régime. Elles furent tuées à coups de bâton puis replacées dans la voiture qui fut poussée hors de la route pour faire croire à un accident. »

« Personne ne fut dupe. Ce crime a marqué les consciences des Dominicains. À peine six mois après leur assassinat, il y eut un soulèvement et Trujillo fut exécuté (ajusticiado). » Le retentissement du crime des sœurs Mirabal fut immense. C’est un crime politique et un crime de genre : un féminicide. C’est la raison pour laquelle, cette date correspond, depuis 1981 en Amérique latine, puis 1989 dans le monde, à la journée internationale contre les violences faites aux femmes.

Minerva Mirabal, collection de la famille Mirabal.

Minerva Mirabal en 1946, collection de la famille Mirabal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Lorsque je suis née, la politique était là »

« Quand je regarde ce qui s’est passé depuis cette date, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, je peux constater qu’elles ne reposent pas en paix. » Pour autant, la députée ne dénigre pas les avancées qui ont eu lieu. Pourtant, elle ne peut pas fermer les yeux sur les chiffres des violences faites aux femmes et sur les difficultés pour une femme de faire de la politique. Minerva l’a vécu avant elle, elle-même le vit, Camila également. « Aujourd’hui, si une femme peut et veut participer à la vie politique, elle est confrontée à de nombreux défis dans le domaine de la politique mais aussi dans la société. Il s’agit de deux chemins à poursuivre, celui de pouvoir accéder au pouvoir et celui de vouloir y accéder. »

« Cette lutte m’a toujours inspirée et m’a toujours accompagnée. Je suis très fière de cette histoire. Pour autant, je donnerai tout ce que j’ai pour avoir l’opportunité de partager, de connaître, de vivre l’exemple de ma mère, de mon père, qui est également un héros national. Rien ne compensera jamais cette perte. Je ne peux m’empêcher de me demander, lorsque je vois les défis que présentent actuellement la démocratie dans mon pays, qu’auraient fait Manolo et Minerva ? C’est ce à quoi je pense à chaque fois que je dois voter au parlement. Cela m’a permis de toujours voter pour le peuple dominicain. »

« Si on compare les avancées et les défis qui nous restent à relever, on voit que c’est une lutte qui est loin d’être terminée. Voilà pourquoi les sœurs Mirabal ne reposent pas en paix. » Minou et Camila ont livré une démonstration clairvoyante, un récit familial émouvant et surtout, par un charisme atypique, elles nous ont exhortées à deux voix à ne pas oublier et à poursuivre et entreprendre par les voies politiques contre les violences, pour l’égalité, contre les injustices, pour la vérité.

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Quelques réalités des violences 

2015, en France, 122 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire. 217 000 femmes sont victimes de violences sexuelles. 1 plainte sur 10 aboutit à une condamnation. Au Mexique, chaque jour, 7 femmes sont assassinées dans des circonstances qui sont celles du féminicide. En République dominicaine, c’est en moyenne 200 femmes qui meurent tous les ans suite à des violences de genre. « Lorsqu’il s’agit de morts, indique Minou Tavarez Mirabal, je déteste parler de moyenne. Pourtant, je n’ai pas d’autres recours. »

Le corps violenté des femmes

Cette rencontre avec Minou Tavarez Mirabal et Camila Minerva Rodriguez Tavarez a eu lieu le 13 octobre 2016 à l’Espace Mendès France de Poitiers. C’était à l’occasion d’une journée d’études sur le corps violenté des femmes portée par un programme de recherche pluridisciplinaire de la Maison des sciences de l’homme et de la société et de l’université de Poitiers. Une exposition intitulée « 1 femme sur 3 » prolonge les manifestations scientifiques jusqu’au 15 janvier 2018 à l’Espace Mendès France.

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Le corps en lambeaux, Violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 416 p., 22 €. Cet ouvrage dirigé par Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud, Ludovic Gaussot, Marie-José Grihom et Myriam Soria est le résultat d’un colloque coordonné en 2014 par la MSHS de Poitiers.

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Publié par Héloïse Morel

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