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Celui qui se définit non pas comme un réalisateur mais un «filmeur» poursuit son œuvre inclassable en suivant au plus près le travail de l’écuyer Bartabas.

Entretien Clément Barraud

Depuis une quinzaine d’années, le réalisateur Alain Cavalier suit l’écuyer Bartabas et son cheval Caravage au théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers. De leur entraînement pour les spectacles de Bartabas est née une relation intime entre l’homme et son cheval. Alain Cavalier en a tiré un film de 70 minutes, Le Caravage, présenté en novembre 2015 au TAP Castille dans le cadre de la programmation annuelle de Filmer le travail. Entretien.

L’Actualité. – Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à Bartabas ?
Alain Cavalier. –
Je l’ai rencontré au Canada, pendant un festival de cinéma où nous présentions tous les deux un film, puisqu’il est également cinéaste. Par la suite, j’ai découvert qu’il avait un rapport particulier avec un cheval, le Caravage. Il le montait tous les matins, très tôt, pour préparer certaines figures de ses futurs spectacles. C’était un travail très solitaire, entre lui et son cheval. Je me suis introduit discrètement pour les filmer, mais au départ je n’avais pas l’intention d’en faire un film. Et puis les choses sont venues naturellement, je me suis rendu compte qu’il y avait matière à en faire un.

Vous aviez une relation particulière avec les chevaux auparavant ?
Non, pas du tout. Mais je trouvais que c’était magnifique de filmer un homme qui travaille avec son cheval. Mon objectif était d’essayer de le filmer aussi bien qu’il montait son cheval…

Ce documentaire est différent de ce que vous avez pu faire dans vos précédents films.
Oui, mais finalement notre travail est assez simple. On ne filme que ce qui nous attire, ce qui nous émeut. J’étais attiré par cet être vivant de 800 kg et ce bonhomme de 80 kg, dessus. C’est une merveille de la nature ! Donc je me suis focalisé sur leurs gestes, leurs figures.

Comment s’est déroulé le tournage ?
La plus grande partie du travail s’est faite sur deux ans, mais je n’y allais pas tous les jours. C’était par périodes, car j’avais d’autres projets de films pendant ce temps-là. C’était comme un chantier, que je visitais de temps en temps pour voir où il en était. Le temps s’écoule lentement au contact des chevaux. D’autant plus que le Caravage est tombé malade deux fois. Il a même fallu attendre sa guérison pendant huit mois. C’est aussi comme ça que se construisent des rapports spéciaux, des sentiments.

Finalement, comment avez-vous réussi à vous introduire au milieu de ce duo ?
Cela s’est fait au fur et à mesure. À la base, j’ai voulu montrer ce lien charnel entre Bartabas et le Caravage. Il y a une relation entre eux, Bartabas envoie des messages à son cheval avec ses genoux, ses talons, ses fesses, ses bruits de bouche… C’était une conversation silencieuse. Moi je ne parlais pas non plus, j’arrivais le matin et je me faisais le plus transparent possible. Mais à la fin, ça a effectivement créé une sorte de trio entre nous. Le cheval avait fini par m’identifier et « jouait » même avec moi.

 

Le Caravage, film d'Alain Cavalier, 70 min, 2015.

Le Caravage, film d’Alain Cavalier, 70 min, 2015.

 

Dans Le Caravage, il n’y a pas de paroles ni de dialogues avec Bartabas. C’était un parti-pris ?
Oui. Tout au long de sa carrière, Bartabas a beaucoup été filmé, il a longuement expliqué comment il travaillait… Je ne voulais pas revenir dessus. Ma volonté était de rentrer dans l’intimité physique de cet homme et son cheval. J’étais au milieu du manège et j’avais à traiter cette masse dans son ensemble.

Cela contraste avec d’autres documentaires sur le travail, comme les 24 portraits de femmes, où vous êtes bien plus présent…
Pour les portraits, j’avais pris l’habitude de laisser apparaître mes observations et les dialogues avec ces femmes. L’idée était de mêler le travail cinématographique et le travail de ces femmes. Avec Le Caravage, j’ai plutôt fait le choix de laisser se dérouler les entraînements sans intervenir.

On finit par se prendre d’affection pour ce cheval…
Oui, c’est une bête qui est rare, magique, et qui a une sorte de juvénilité. C’est très agréable à filmer. Le filmeur tombe amoureux de la personne qu’il filme, et en l’occurrence de l’animal…

De manière générale, la notion de travail vous inspire-t-elle pour vos films ?
Oui, quand vous filmez quelqu’un qui travaille, il ne pose pas devant la caméra. Pris dans l’automatisme de son travail, il est beaucoup plus lui-même. Et lorsqu’il parle pendant son travail, sa parole est déliée, plus fluide. C’est cette spontanéité que je recherche.

Pour vos films, vous utilisez désormais une petite caméra que l’on trouve partout dans le commerce. Est-ce que cela change votre façon de filmer ?
Complètement. Imaginez la différence qu’il peut y avoir entre filmer avec une équipe où il y a un opérateur, un ingénieur du son, des assistants… et la possibilité de filmer seul. On a une liberté beaucoup plus grande, c’est une révolution pour un cinéaste qui a connu l’argentique !

 

Femmes. – En 1991, Alain Cavalier réalise 24 portraits, (312 min, 2 DVD Arte éditions, 2006), soit 24 portraits de femmes qui exercent des métiers manuels, parfois en voie de disparition (matelassière, rémouleuse, coutelière, fileuse, trempeuse, roulotteuse, illusionniste, fleuriste, corsetière, archetière…).

Festival international Filmer le travail, 7e édition, du 29 janvier au 7 février 2016, à Poitiers.

2016.filmerletravail.org

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Publié par Clément Barraud

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